Un Bayashi au Japon


Depuis 2005 au Japon en tant qu'etudiant, boulanger, puis hotelier a
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Recueil de 51 cart...
By Baillehache Pascal

07 février 2009

Evolution de la langue

Quand on etudie une langue, etrangere ou non, c'est bien entendu dans le plus grand respect des regles grammaticales et en essayant d'enrichir son vocabulaire au maximum. Autrement dit, une version assez differente de celle qu'on entendra dans la rue ou qu'on utilisera finalement 'entre copains'. Quand j'allais a l'ecole de langue, les profs nous racontaient que leurs amis leur trouver toujours une facon de parler un peu speciale. A force de coller au plus proche du japonais le plus propre ca les 'deformait'.

Autre exemple amusant, j'avais la premiere annee ou je suis arrive au Japon une amie russe, chercheuse specialisee dans l'histoire ancienne japonaise. Elle etait vraiment hyper calee sur son sujet : l'ere Nara (de 710 a 794). Mais a force de passer son temps dans des manuscrits de plus de 1200 ans, qu'elle lisait sans probleme, elle s'etait mise a parler un melange de japonais de cette epoque et de japonais contemporain. Ca faisait toujours enormement rire Junko.

Parfois ca peux provoquer des situations un peu paradoxales, ou celui qui maitrise le moins la langue peut expliquer un point de grammaire a celui qui la maitrise le mieux (cette phrase aussi est un peu paradoxale :-) ). Par exemple, je demandais un jour a mon chef comment dire "je vais arroser les fleurs". Je voulais en fait la traduction du verbe 'arroser' (撒く, maku), mais comme ca lui revenait pas il m'a propose ce qui lui venait immediatement a l'esprit : 花に水をやる (hana ni mizu wo yaru) qui donnerait litteralement "je fais de l'eau au fleur". Mon chef etait doublement embete parce que d'une part il se rappelait plus du verbe arroser et d'autre part il venait de se demander pourquoi diable on emploie le verbe yaru (faire) ici. En fait moi j'avais compris pourquoi mais sachant qu'il le prend toujours a moitie mal quand je lui explique un truc qu'il connait pas j'ai rien dit. Le verbe yaru n'est pas ici employe dans son sens de faire mais celui venant du triple sashiageru-ageru-yaru, utilise pour indiquer si l'action est faite dans le but d'un superieur/egale/inferieur hierarchique. Donc la traduction correcte en francais de ce 'faire deferent' devient bien "je donne de l'eau aux fleurs".

Le japonais 'trop propre' qu'on etudie peut donc poser des petits problemes, mais il permet aussi d'etre temoin de l'evolution de la langue. Evolution qui va bien sur dans le sens de la contraction, de la simplification, pour aller plus vite et moins se fatiguer la cervelle parce que l'homme est ce qu'il est ;-) Exemple, la terminaison negative 'nai' qui se reduit a sa premiere lettre 'n' (wakaranai -> wakaran'). Des fois les Japonais en son conscient, des fois non. Je me dit que ca doit venir de l'epoque ou la transformation a eu lieu. Plus elle est eloignee plus elle acquiert de normalite, si elle ne disparait pas en cours de route, et on oublie d'ou elle vient, et si elle n'affecte qu'une zone geographique reduite elle devient dialecte locale, si elle n'affecte qu'un groupe elle devient dialecte sociale. Exemples : 面白い (omoshiroi, amusant) qui devient omoroi, ca tout le monde sait d'ou ca vient, c'est un raccourci fabrique par les jeunes d'aujourd'hui, et ca ne 'merite' pas (encore) d'autre statut; de meme, すみません (sumimasen, pardon) qui devient suimasen; par contre le 'wakaraen' du dialecte d'Osaka, et encore plus le 'nan' a la place de (nani, quoi) semblent percus comme ayant "toujours ete comme ca" si je demande aux Japonais autour de moi, mais le 'n' n'est en fait apparu qu'a l'ere Edo (1603-1867).

Mais revenons sur le "qui va bien sur dans le sens de la contraction, de la simplification". J'entends souvent ca et a chaque fois il y a quelque chose qui me gene. Si une langue ne fait que se simplifier ca veut dire que plus on remonte dans le temps et plus elle etait riche et complexe, ca fait un beau pied de nez a l' "evolution de nos societes" et je m'amuse a imaginer l'homo australopithecus en train de converser dans une langue raffinee et regie par une grammaire savante ;-) Un peu plus objectivement on pourrait essayer de s'amuser a chercher la courbe de complexite d'une langue a travers les ages. Est ce qu'elle est partie de rien, a atteint un pic puis est en train de retomber vers le primitif ? Est ce qu'elle dessine des cycles autour d'un axe stable, ascendant, descendant ? Les scenarios possibles sont legions... Amusant non ? En tout cas, en pretant son oreille a d'autres que les vieux bougons que l'evolution effraie car elle represente la fin de 'leur' temps et donc la leur, on trouve aussi des evolutions modernes dans la direction du complexe. Les verbes japonais se terminent systematiquement a la forme infinitive par un phoneme en 'u' (-u, -ku, -su, -tsu, ...), cette terminaison est remplacee par une autre pour conjuguer le verbe. Par exemple, 言う (iu, dire) devient 言っている (itteiru, etre dit), ou 言える (ieru, pouvoir dire). Ca c'est ce qui est ecrit dans les livres de grammaire japonaise. Mais en realite j'entend quotidiennement de la part des Japonais qui m'entourent des phrases ou la terminaison de l'infinitif et celle de conjugaison s'additionnent au lieu de se remplacer. Dans l'exemple precedent, ca devient 言うっている (iutteiru) et 言うえる (iueru).

Et pour reconcilier les partisans de l'evolution et ceux de la regression, un bel exemple marriant les deux, egalement entendu courament : 言うっときます (iuttokimasu). On a d'abord expansion avec la presence du 'u' de l'infinitif qui aurait du disparaitre au profit du 'tt', puis contraction avec le 'to' qui est en fait 'teo' (forme connective de iu plus verbe oku). Correctement ecrit on aurait : 言っておきます (itteokimasu, je lui dirai, avec le sous entendu 'pour qu'il le sache pour plus tard').

Et non cet article n'est pas ecrit pour la defense de toutes mes horreurs syntaxicales et grammaticales sur ce blog, encore mille fois pardon a tout mes lecteurs !! ;-p

Posté par bayashi à 12:06 - Commentaires [9] - Permalien [#]

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Commentaires

  • "Si une langue ne fait que se simplifier ca veut dire que plus on remonte dans le temps et plus elle etait riche et complexe"

    Non, pas forcément.

    La simplification est un phénomène que connaissent toutes les langues.

    Ce n'est pas un appauvrissement, car le besoin d'un vocabulaire varié ne change pas, et toutes les langues ont leurs imperfections.

    La simplification se fait dans le but de rendre l'expression plus aisée, et pas forcément toutes les classes sociales n'avaient les moyens de maîtriser l'imparfait du subjonctif. Comment pouvait-on le garder?

    Quant à la richesse de la langue... à toutes les époques, il y a eu une différence entre langue parlée et langue écrite. En latin, Cicéron est cité en exemple. Mais sa correspondance personnelle, si elle reste soignée, n'est pas écrite dans un latin aussi classique que ses discours.

    La simplification ne veut pas forcément dire que la langue s'appauvrit. Elle évolue, tout simplement.

    Une autre loi que les linguistes ont observé: quand une grammaire se simplifie, elle se complique aussi, à tort. Parce qu'on garde le sentiment que ce qu'on dit n'est pas correct, il faut donc compenser.

    Dites-vous "après qu'il a appelé" ou "après qu'il ait appelé"?

    La tournure correcte, c'est "après qu'il a appelé". Pourtant, quasi tout le monde emploie le subjonctif. Pourquoi? Parce qu'on sent qu'on l'utilise de moins en moins, on ne sait plus quand on doit le mettre ou non. Du coup, on essaie de le placer où on peut, ce qui donne une hyper-correction... mais qui est fausse.

    J'espère que je suis compréhensible ^^°

    Bonne continuation ^^

    Posté par Cruchotte, 07 février 2009 à 12:43
  • Tout a fait comprehensible, merci beaucoup
    Euh oui je dis 'apres qu'il ait appele' entre autres horreurs, mais promis je ne recommencerai plus !

    Posté par bayashi, 07 février 2009 à 13:02
  • Une langue en se simplifiant, m'est avis, s'appauvrit, en appauvrissant ceux qui en usent : les désignations spécifiques disparaissent, l'amalgame devient la règle, le vocabulaire se réduit et avec lui les choses (et en particulier les émotions, les sensations...) disparaissent, &c. : à travers la simplification d'une langue, c'est la sensibilité, la capacité, la sensibilité et la finesse d'analyse et d'expression subjective qui en prend un sacré coup. Le vocabulaire, ou la grammaire, ce n'est pas juste là pour faire joli, et une langue c'est avant tout des gens qui lisent, écrivent, écoutent et parlent.

    En général, une langue s'enrichit, et se complexifie, avec l'apparition d'une classe aisée qui a tout son temps pour se consacrer aux études. On pouvait (excès) atteindre des sommets de bien-nommées "chinoiseries" hermétiques...

    Avec la démocratisation, l'accès obligatoire pour tous à l'école (excellente chose), l'obligation pour la classe des lettrés de bosser un peu aussi (ils n'ont plus le temps de passer leur vie sur les manuscrits chinois ici, ou latins et grecs là-bas...), &c., il y a certes perméabilité entre les classes, nivellement par le haut (éducation minimale — pour l'instruction il faudra toutefois repasser), et surtout nivellement par le bas.

    L'incompréhension due à l'élitisme ne disparaît, par ailleurs, pas (au Japon : le dialogue vu cent fois, caricatural, entre un diplômé de Toudai ou autres, et sa jolie femme ou son beau-frère, de scolarité — et souvent de milieu — plus modeste). La reproduction des élites chère à Bourdieu (qui fut très content, j'imagine, d'avoir eu le sentiment d'y être arrivé), et ne date pas d'hier.

    C'est sans compter, depuis quelques dizaines d'années, sur le travail de fond des media, en particulier télévisé et toilé, mis au niveau du plus bas de leur téléspectateurs, qui achève de procuster ce qui restait de langue et de culture.

    Certes, le keigo dur de dur, il faut pouvoir le comprendre, et le monde se porterait peut-être mieux sans toutes ces précautions liée à une hiérarchie dont l'apparence n'a peut-être grande raison d'être sauvegardée.

    Reste que ce sont en fait les spécificités de la culture (et de ses situations) que véhicule la langue, qui disparaissent. On terminera, dans quelques dizaines d'années, peut-être tous comme le type lamba du fin fond du Missouri (ou du Kansas)...

    La disparité de niveau entre l'oral et l'écrit est, m'est avis, une question d'audience (à qui s'adresse-t-on ?) et de temps (l'urgence de la parole / le travail du texte). (Le blog serait peut-être un mi-chemin, qui sait ?)

    Enfin bon, on n'y peut pas grand-chose, sinon résister dans son coin. ; )

    (Il y a certes cet part d'usage du subjonctif qui ferait "bien" ; mais m'est avis qu'on entend "après que je sois", du fait de la confusion et l'amalgame avec la structure "avant que je sois", très différente — subjective — du point de vue du sens qu'elle porte ; et du fait qu'en classe on porte plus l'accent sur les "exceptions" — le subjonctif, quoi qu'on en dise — que la règle... Qu'en pensez-vous ?)

    Ouh là, commentaire-fleuve déjà, et forcément embrouillé, alors que plein de choses encor à dire sur ce passionnant sujet — on mettra tout ça en post un jour peut-être.

    Vos avis éclairés ?

    Salutations !

    n

    Posté par N, 07 février 2009 à 22:54
  • J'ai quelques remarques par rapport a tes exemples.

    Le "omoroi", j'ai entendu des vieilles personnes le dire, et c'est du kansaiben apparement mais j 'en sais vraiment pas grand chose.

    Ensuite, pour le 言うっている et cie, c'est en fait 言ってる mais avec l'autre lecture de 言 qui est ゆ, qui s'utilisent dans le kansai.
    Et une autre form du kansaiben est de ne pas creer le petit tsu mais d'allonger simplement.
    On dit meme par exemple おうたことある, a la place de 会ったことある. (je sais pas pourquoi ca passe en 'o' mais je l'ai entendu plusieurs fois)

    Demande d'ailleurs aux personnes que tu entends parler comme ca, d'ecrire sur papier ce qu'ils disent et tu verras le yu en force !

    Posté par oldergod, 09 février 2009 à 11:10
  • Oldergod : Merci beaucoup pour ces remarques.
    Le "omoroi", mes collegues pretendaient que c'etait du slang, mais moi non plus je n'en sais pas plus.
    Au sujet de 言う et 会う, je viens de trouver cette page de Wikipedia qui compare les differents dialectes locaux. http://ja.wikipedia.org/wiki/%E6%97%A5%E6%9C%AC%E8%AA%9E%E3%81%AE%E6%96%B9%E8%A8%80%E3%81%AE%E6%AF%94%E8%BC%83%E8%A1%A8 . On y trouve le おう pour 会う en Kansai-ben. Mon dictionnaire donne aussi la lecture おふ.

    Posté par bayashi, 09 février 2009 à 19:53
  • merci pour la page, ya plein de trucs sympas dedans

    Posté par oldergod, 10 février 2009 à 11:53
  • Une malprononciation a laquelle je n'ai jamais pu me faire est 雰囲気(ふんいき) qui se transforme chez 95% des personnes (de mon entourage?) en ふいんき. Ca a varaiment le don de m'agacer!

    Posté par Caro, 12 février 2009 à 08:11
  • Un peu comme moi qui dit souvent 'un monio' au lieu de 'un moineau' ? encore que dernierement je plus guere l'occasion de le dire ...
    Autre genre de defaut de prononciation que j'ai releve de mon cote : うるさい qui devient うるせい

    Bon pour rebondir sur vos commentaires. Tout les exemples que j'ai pris dans l'article semblent donc etre des dialectes locaux plutot que des evolutions. D'ou deux questions. Premiere question, est-ce que quelqu'un aurait un exemple de reelle evolution recente de la langue a proposer ? J'ai deux idees a soumettre a votre critique : la disparition des particules genre 私はりんごを食べる raccourci en 私りんご食べる ; la confusion des particules が et を. Deuxieme question, est-ce qu'on pourrait voir les dialectes locaux comme des evolutions divergentes d'une seule langue racine, ou comme plusieurs langues racines qui evoluent en interagissant entre elles, ou autre chose ? Oui vous allez me dire j'ai qu'a acheter un bouquin sur l'histoire des langues ...

    Posté par bayashi, 14 février 2009 à 22:23
  • ah tient, juste un autre exemple de contraction que je revois a l'instant : こないだ a la place de このあいだ ...

    Posté par bayashi, 15 février 2009 à 08:35

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